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Valider l’info : et les journalistes ?

La vérification a, de tout temps, été un élément de base du travail de journaliste. Mais, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, à l’heure où les informations se déversent en un flux continu, les journalistes, comme tout un chacun, voient leur repères bouleversés. Mais ils ne sont pas non plus démunis.  Petit tour d’horizon des pratiques, outils, méthodes…

Qu’en disent les manuels

S’il faut croire le journaliste investi d’une mission, ou plus humblement d’une responsabilité, c’est celle d’informer le public le plus exactement possible. (1)  Valider l’information, vérifier ses sources relèvent donc naturellement du travail de tout journaliste, et ce bien avant l’ère d’Internet. S’il en était besoin, un petit tour dans différents guides ou manuels le prouve :  « Vérifier toute information, faire des recoupements, rester critique vis-à-vis de tout informateur et critique vis-à-vis de soi-même, autant de réflexes qu’il faut acquérir jour après jour. Il s’agit d’abord, avant de se faire une opinion étayée de douter avec méthode de ce que l’on perçoit du monde et d’être capable, en permanence, de se « mettre en question » écrit Jean-Luc Martin-Lagardette.  Cet auteur souligne aussi les difficultés liés à la recherche de la vérité et de l’exactitude, surtout lorsque certaines informations peuvent déranger, aller à l’encontre des convictions du journaliste. À cet élément s’ajoute le fait que l’information est aussi une marchandise, ce qui peut entraîner des phénomènes d’auto-censure (pression économique, institutionnelle…). Distinguer information et communication, propagande et publicité n’est pas forcément facile. La présence même d’un journaliste sur les lieux peut modifier la donne. La pression du temps, de l’audience, le fait même qu’un journaliste reste un être humain comme les autres et qu’à ce titre, il peut être manipulé, séduit, voire même intimidé, ne facilite pas son travail.

José de Broucker (2) s’intéresse au processus de vérification de l’information : « La vérification est un acte inhérent à l’action d’informer : il n’y a d’informations crédibles que les informations vérifiées. La vérification s’opère à chaque stade de production de l’information : de sa collecte à la source jusqu’à la publication, en passant par ses différentes mises en forme : texte, titre, intertitres, etc.  Elle s’applique aussi bien aux informations communes reçues par dépêches, communiquées, correspondants… qu’aux informations originales trouvées par soi-même ou un confrère. » Il distingue fiabilité (les informations doivent être sourcées), vraisemblance, véracité (vérifier et chercher à obtenir la confirmation de l’information auprès de plusieurs sources)  et exactitude (« La fiabilité, la vraisemblance et la véracité mesurées, vérifier est, alors et enfin, contrôler l’exactitude des composantes de l’information »).

Dans les dix commandements du cyberjournaliste (2001) de Loïc Hervouet (3) place en quatrième position (après « tes contacts tu élargiras », « tes sources tu identifieras », tes interlocuteurs tu rencontreras ») « Tes informations du vérifieras ». Et il indique : « C’est le B .A BA du métier ; c’est sans doute plus nécessaire encore dans le cyberjournalisme où les ambiguïtés sont légion ; règle absolue : aucune information ne peut être traitée avec seulement des sources glanées sur Internet. »

Dans Le journalisme à l’ère électronique (4), ouvrage riche en exemples, Alain Joannès consacre un chapitre à « Vérifier l’information ». Il y propose des solutions pour déceler les risques d’erreurs et pour évaluer les sources d’information. Il fournit des outils de traçabilité, établit une « typologie des contenus piégés » (rumeurs et théories du complot, légendes urbaines, hoax, fakes, buzz, mèmes) ; détaille « ce à quoi s’exposent les journalistes » (désinformation, manipulation, intoxication), liste « les sources d’information des plus fiables aux plus nocives » et établit six profils d’informateurs :
-       « l’autorité ;
-        l’expert ;
-        l’initié ;
-        l’influenceur ;
-        le vecteur manipulé ;
-        le manipulateur.» Avant de souligner : « Aucune source ne peut être considérée comme entièrement fiable à perpétuité. »

(1)    « Le journaliste est en quelque sorte délégué « missionnée » par un public donné pour le tenir informé le plus exactement possible sur les hommes, les faits, les situations ». (Le guide de l’écriture journalistique Jean-Luc Martin-Lagardette coll. Guides Syros 2000 p.167)
(2)    Pratique de l’information et écritures journalistiques  José de Broucker éditions du CFPJ  1995, page 47.
(3)     Cité (page 314) par Yves Agnès dans son Manuel de journalisme collections Repères, La découverte 2002.
(4) Le journalisme à l’ère électronique, Alain Joannès, Coll. Lire Agir, Vuibert (page 81 à 114).

Conseils, outils, ressources en ligne

Internet en général

Capture d'écran de la page d'accueil de Newsresources.

« Outils de qualité et bonnes pratiques » annonce la page d’accueil de Newsresources. (capture d’écran)

Face à des informations trouvées en ligne, pas de recette miracle, mais un travail journalistique. Au-delà de son utilité pour les journalistes, « Trouver l’information » , article en ligne extrait du « Guide du journalisme indépendant » de Déborah Potter, très concret, fourmille de conseils pratiques qui peuvent facilement trouver une exploitation en classe.

Le site collaboratif News ressources  a pour but d’aider journalistes, blogueurs ou  créateurs de contenu à mieux utiliser Internet.

Pour leurs recherches en ligne, les journalistes peuvent avoir recours à la méthode de l’université Cornell (1)  qui conseille de se poser quinze questions face à une information en ligne. Onze d’entre elles concernent directement le journalisme  dont celles-ci :
- Authenticité qui a écrit les textes et peut-on contacter l’auteur ?
- Qualité : l’auteur donne-t-il des raisons de croire à sa compétence sur le sujet traité ?
- Finalité à qui s’adresse ces pages et dans quel but ?
- Actualisation De quand datent les documents et ont-ils été actualisés ?
- Pertinence, est-ce que tous les liens valides correspondent au sujet traité ?

Ils peuvent aussi utiliser la méthode de Berkeley (1),plus large. Elle s’intéresse à
-  la nature du site son identité,
- son impact, le contenu semble-t-il factuel, complet, persuasif ?
- les références – quelle est la réputation des sites vers lesquels pointent les liens ?
- la réputation – que disent éventuellement d’autres sites sur le site visité ?
- rayonnement – ce site contient-ils beaucoup de liens intéressants ?

(1) citées par Alain Joannès)

Images
Icone de validation d'une image.Pour trouver le maximum d’information techniques sur une image  le site Tineye, moteur de recherche inversé est utile, tout comme le site Regex.  On indique soit  l’adresse internet d’une image, soit  on la fournit directement. Son analyse est automatique et on obtient les informations contenues dans les métadonnées. Ce site propose en outre un favori, utile pour lancer rapidement une analyse. Pour les utilisateurs de Firefox, l’extension multi-tâches pictutools peut faciliter le travail de vérification. Quant au logiciel Tungstène, il utilise des tests techniques très pointus pour déterminer si une image numérique a été retouchée ou non. Il est utilisé par quelques grands médias ou des agences, comme l’AFP.

 

Réseaux sociaux

L'oiseau bleu de twitter.

Tweets, propos relevés sur des réseaux sociaux, mail ou infos obtenues via des canaux plus « traditionnels » doivent être vérifiés. L’esprit reste le même, seules les techniques peuvent changer.  Dans «  Information venue du web, check !  » Alice Antheaume détaille quelques étapes :
-        Identifier l’auteur du contenu. -  Elle cite à ce propos un journaliste de la BBC, James Morgan : « Le meilleur moyen pour authentifier une personne est de lui parler. Si cette source n’est pas légitime, elle buttera très vite pour répondre à des questions factuelles, comme, par exemple « qu’est ce que vous voyez autour de vous ? »
-        Fournir le contexte (des personnes volontaires peuvent par exemple dire si le contenu d’une vidéo est cohérent avec l’endroit qu’il représente.
-        Recouper l’information Bémol une information présente sur les réseaux sociaux peut se propager très rapidement et être fausse. Mieux vaut avoir une seule source, mais la savoir très fiable.
-        Surveiller le réseau – permet de trier plus rapidement.

  • principes généraux
  • Règles pour le texte
  • Règles pour la vidéo et la photo
  • Mise en contexte.

Analyse de cas
Éthique humanitaire et manipulation de l’information  est analyse très fouillée de l’utilisation d’un document issu d’un travail étudiant comme source d’une information.

Adresses raccourcies
Popularisées notamment par Twitter, les adresses raccourcies peuvent poser des problèmes. On ne sait pas où on va atterrir ! Deux articles qui proposent des services qui les décryptent :
- sur roget.biz ;
- sur le blog du modérateur.

Portrait, témoignages

Portrait d’Andy Carvin, « twitter journaliste » des révolutions arabes.
Rumeurs sur Twitter : des journalistes plus coupables,  un article de Cyrille Franck sur médiaculture qui s’interroge :  « Comme quelques collègues, j’ai retwitté hier un message mensonger annonçant la fin du post.fr, “un fake”. Comment en suis-venu à relayer un message sans prendre le temps d’en vérifier convenablement la source ? Quelles leçons en tirer ? »
Relaté par lemonde.fr, l’histoire d’un faux témoin qui a piégé les plus grands médias américains.
« Twitter, ma petite agence de presse personnalisée »
: Marie-Catherine Beuth, journaliste au service média du Figaro Économie et qui développe un projet d’innovation en journalisme à l’université de Stanford aux États-Unis, témoigne sur son usage de ce réseau.

Fact checking

Technique journalistique anglo-saxonne le fact-checking   -  vérification des faits – est une activité pratiquée à plein temps dans les rédactions d’hebdomadaires et de mensuels. Sa variante française, développée sur les sites d’informations en ligne permet de « jauger  de la crédibitilité de la parole politique.  Citée dans « Le fact-checking  arrive doucement en France», sur le site d’Arrêt sur images ( 2011), Alice Antheaume, responsable de la prospective à l’école de journalisme de   Sciences Po (son blog sur Slate.fr) indique :  L’un des modèles du genre, c’est le site américain Politifact.com qui a mis en place un outil appelé « truth-o-meter » (le véritomètre ) et qui a été récompensé dès 2009 par le prix Pulitzer, le graal journalistique.

Pourtant si l’apparition de l’expression dans le vocabulaire courant est assez récente en France,  ce qu’elle recouvre est en fait la base de tout travail journalistique.  Mais, comme l’indique  Samuel Laurent,  journaliste au monde.fr  :  Avec le fact checking, c’est le tempo de la vérification qui s’accélère. Et aujourd’hui, il s’agit d’une réponse à la communication politique. La réactivité est importante, puisqu’elle permet de stopper une offensive politique qui s’appuie sur de fausses informations…

S’il doit être préparé, ce travail se complète aussi par un approfondissement en aval. Qualité et crédibilité sont à ce prix. Par manque de moyens, peu de rédactions françaises se sont lancées dans l’exercice en temps réel, indique Alice Antheaume. Au États-Unis, « non seulement la vérification de la parole politique fait partie de la culture journalistique, mais elle devient une arme politique. »

Le développement de cette tendance tient à plusieurs facteurs . Avec Internet, le nombre des médias a fortement augmenté  et les politiques sont constamment sollicités. Corollaire, Internet facilite le travail des fact-checkers parce qu’il permet de réécouter facilement l’intégralité des propos. Les internautes sont également friands de ces décryptages et certains de leurs commentaires peuvent aider les journalistes.

Quelques exemples
« Le vrai du faux » chronique quotidienne qui couvre tous les champs de l’actualité sur France Info.
La rubrique « Désintox » de Libération qu’on retrouve aussi sur Arte dans l’émission « 28 minutes ».
«Éléments de langage » sur le site du Huffington Post, décryptage du traitement de l’actualité à travers des montages vidéo.

Sources et lectures complémentaires
- Sur WIP,   le fact-checking politique  de l’échauffement au lancement.
- Sur le site de La Croix  Le fact-checking démèle le vrai du faux . Le fact-checking est en vogue sur le Net.
Le fack-checking peine à s’imposer en France sur  blog.pressebook.

Ce texte est le troisième et dernier d’une série autour de l’information à l’ère d’Internet. Voir les deux premiers  : Les jeunes, l’information et Internet : un défi pour les enseignants, Valider l’info sur Internet : des outils pour éduquer.

4 thoughts on “Valider l’info : et les journalistes ?

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