Les jeunes et l’écriture à l’heure d’Internet

L’ère électronique a changé le rapport à l’écriture des jeunes générations. Un des volets d’une enquête menée par The economist, citée par Internet actu, s’y intéresse. De façon plus anecdotique, on s’interroge en France sur l’emploi de « l’écriture sms » dans les copies d’examen. Mais que pensent  les jeunes de leur rapport à l’écriture ? Une étude américaine intitulée « Writing, technology and teens »  tente d’y répondre. Surprenant, les adolescents ne considèrent pas leurs courriels, messages instantanés et les chats et leurs blogs comme de l’écriture. Ils pensent par contre que bien écrire est une compétence essentielle.

À l’ère de « l’Homo Mobilis » ce nouvel avatar de l’homo sapiens sapiens, le changement est aussi linguistique. Il est évident pour ceux qui côtoient des jeunes dans le monde. Pour la linguiste Naomi Baron (linguiste de l’université de Washington et auteur de Always on : le langage dans un monde en ligne et mobile), cette évolution est inquiétante. Pour elle, l’attitude de la société vis-à-vis de la langue a changé : « Pendant 250 ans, un consensus s’était fait autour du respect des règles de la grammaire, de la syntaxe et de l’orthographe, mais les textes dactylographiés sur les médias électroniques, en particulier les petits écrans des téléphones portables, semblent échapper à toute règle linguistique ».
À l’époque des stylos, écrire beaucoup était plus ardu, les gens prenaient donc le temps de clarifier leurs pensées avant de les coucher sur le papier. La rapidité et la facilité induites par l’ordinateur a changé tout cela. Toujours pour Naomi Baron, les jeunes générations sont convaincues qu’elles n’ont pas le temps de réfléchir et de soigner leur expression. Pour elles seule la vitesse compte.
Dans un article du Figaro daté du 17 mai, intitulé « Quand le langage sms envahit les copies du bac », Agnès Leclair  donne la parole à ceux qui estiment que la contagion est évidente et à ceux qui la nient.
Tandis que la discussion sur ce sujet passionne les chercheurs, peu d’entre eux ont réellement interrogé les adolescents à ce sujet.

Une écriture omniprésente
Qu’en est-il vraiment ? Et surtout comment les jeunes d’aujourd’hui vivent-ils ce nouveau rapport à l’écriture. Eux qui s’adonnent avec enthousiasme aux courriels, messages instantanés en ligne, envoient moult sms sur leurs mobiles, bloguent…
Les données françaises voire européennes manquent sur le sujet. Par contre l’étude américaine «Writing, Technology and teens» réalisée par la Commission nationale sur l’écriture et l’Institut Pew Internet & American Life Project est riche d’enseignements. Ce rapport s’appuie sur un sondage mené auprès de 700 jeunes de 12 à 17 ans. Ceux-ci étaient interrogés sur le rôle et l’impact de l’écriture technologique (ou « e-communication ») sur l’écrit scolaire et sur l’écriture extrascolaire.
Certains chercheurs cité en préambule de cette étude rejoignent Naomi Baron et s’interrogent sur l’impact possible de cette forme de communication sur « l’unité de base de la pensée humaine, la phrase ». Pour eux, l’e-communication se caractérise en effet par une orthographe « insouciante » une ponctuation relâchée, une grammaire déficiente et une utilisation généreuse de raccourcis et d’acronymes.»
L’enquête donne une définition de base de l’écriture adolescente avant d’explorer les divers genres d’écriture pratiqués. Elle demande ensuite aux adolescents d’évaluer l’impact de l’e-communication sur leur écriture scolaire. Elle les interroge également sur les améliorations à apporter dans l’apprentissage de l’écriture.

Pour plus d’un adolescent sur deux, l’e-communication n’est pas de l’écriture
Paradoxalement, si de nombreux adolescents écrivent énormément, ils ne considèrent pas que ce matériel créé électroniquement comme de «  la vraie écriture ». Échanger des mails, des messages instantanés, des textes et évoluer dans les réseaux sociaux est pour eux analogue aux appels téléphoniques qu’ils passent et aux salutations qu’ils échangent à l’arrivée en classe et aux inter-cours.
En dépit  de l’omniprésence de l’utilisation des outils technologiques, ils opèrent une distinction importante entre l’écriture dans le cadre scolaire et la « communication » extra scolaire. 85 % des 12-17 pratiquent au moins de temps en temps une forme de communication personnelle électronique, ce qui inclut la messagerie textuelle (e-mail ou messages instantanés, commentaires sur des blogs ou dans des réseaux sociaux). 60 % d’entre eux ne considèrent pas ces textes comme de l’écriture.
Les adolescents ne croient généralement pas que la technologie influence négativement la qualité de leur écriture, mais 64 % d’entre eux reconnaissent par contre que son style « sans cérémonie » filtre parfois dans leurs travaux scolaires. 38 % reconnaissent avoir utilisé des raccourcis, 25 % avoir employé des émoticônes dans des devoirs.

Bien écrire est plus important aujourd’hui qu’hier
Pourtant, les adolescents pensent que bien écrire est important pour réussir dans les études et la vie. 83 % d’entre eux jugent qu’il est plus important de bien écrire aujourd’hui qu’il y a vingt ans. 86 % pensent que bien écrire est important pour réussir dans la vie. Pour 56 % c’est essentiel, et pour 30 % important.
Les raisons d’écrire des adolescents sont multiples : scolaires, pour rester en contact avec des amis, partager leurs créations avec d’autres, mettre sur papier (ou sur ordinateur) leurs pensées. Ils indiquent qu’ils sont motivés pour écrire lorsqu’ils peuvent choisir des sujets en rapport avec leurs vies, leurs centres d’intérêt. Ils disent aimer écrire à l’école lorsque les sujets les intéressent, leur permettent d’exprimer leur créativité. Un jeune sur deux indique que son travail scolaire implique d’écrire tous les jours. Pour 35 % l’exercice revient plusieurs fois par semaine, pour 15 % moins souvent. 82 % d’entre eux écrivent alors entre un paragraphe et une page. Dans les recherches faites pour ou à l’école, Internet se taille la part du lion 94 % des jeunes y ont recourt.  48 % le font une à plusieurs fois par semaine.

Bien écrire cela s’apprend !
Les adolescents pensent que l’apprentissage de l’écriture fait à l’école pourrait être amélioré. En particulier grâce à deux changements :

  • des professeurs qui y consacrent plus de temps (pour 82 % des jeunes)
  • le recours à des outils sur ordinateur (jeux, sites web, multimédia). (pour 78 %).

En ce qui concerne l’écriture hors du temps scolaire, les garçons le font moins par plaisir personnel. Les filles tiennent plus volontiers un journal intime.
47 % des blogueurs écrivent plusieurs fois par semaine et 65 % d’entre eux  (contre 53 % pour les non blogueurs) estiment que l’écriture est essentielle au succès dans la vie.
Les adolescents écrivent aussi bien à la main que via un clavier d’ordinateur. 65 % des jeunes écrivent leurs devoirs à la main, 72 % de ceux qui écrivent pour leur plaisir (hors cadre scolaire) le font également à la main. Même s’ils apprécient la possibilité de modifier les textes et de les mettre à jour lorsqu’ils utilisent un ordinateur, ils ne considèrent pas que celle-ci améliore la qualité de leur écriture ou même celle de leurs idées. Seuls 15 % d’entre eux pensent que le fait d’écrire sur Internet (mail, messages instantanés) a amélioré leur écriture.
Pour 73 % ce genre d’écrits n’a aucune influence sur leur production scolaire, 17 % pensent que cela les aide et 6 % que cela a « détérioré » leur écriture.
Par contre, l’utilisation de l’ordinateur pour les écrits scolaires les incite à réviser leurs textes (57 %).
Côté plaisir d’écriture, les adolescents (49 %) apprécient l’écriture plus qu’ils font en dehors de l’école, pour 17 % le plaisir est le même.

Sources : « Lol, ce n’est pas de l’écriture ».
L’article d’Internet actu est ici et celui de The Economist .
Writing, technology and teens, le rapport complet en pdf.

Mise à jour (30 mai) : une interview du professeur David Crystal, recueillie par BBC News,  confirme l’étude. Ce dernier affirme en effet : « La panique au sujet du langage sms  et de ses effets sur la langue  est totalement mal placée. Il ajoute une nouvelle dimension, enrichit la langue… » Il estime que les étudiants savent faire la différence et l’employer dans le bon contexte : « Si vous demandez à des enfants s’ils utilisent ce modèle dans leur travail, ils vous regardent comme si vous étiez fou…».
Il rapproche également le langage sms du langage codé de certaines bandes dessinées. « La seule différence est que les gens l’emploie avec des mobiles » ajoute-t-il.

NDLR : Le professeur  David Crystal est l’auteur de Txtng : The Gr8 Db8 qui paraîtra en juillet  2008.

Source : le site « café pédagogique » ).