L’Arpej fête ses trente ans

Comment former les jeunes citoyens à la lecture de la presse?  La question fut posée, dès les années soixante, par des professeurs et des journalistes.

À l’époque, il était interdit de faire entrer le moindre journal dans un établissement scolaire. Quelques pionniers, dont,  en Aquitaine, René La Borderie, directeur du centre pédagogique de Bordeaux (CRDP) jouèrent les francs-tireurs avec des professeurs bénévoles. En 1970, la première action officielle autorisée allait naître à Clermont-Ferrand. « La France face à l’avenir » associait le journal La Montagne, la télévision et la radio régionales pour fournir chaque semaine des documents pédagogiques aux enseignants. Cela n’empêchait pas des enseignants courageux et un peu frondeurs (à la veille de Mai 68…) de se faire sanctionner pour avoir introduit des quotidiens à l’école. Également en 1970, Ouest-France stigmatise ce problème lors d’un premier colloque national à Rennes.

En Aquitaine, Sud Ouest avait lancé en 1966, avec Jean Ladoire et Jean-Claude Guillebaud,  une page hebdo librement ouverte aux jeunes de 17 à 24 ans. L’étape « presse à l’école » fut franchie en 1975, lorsque Éliette Jacques-Lemoîne, présidente du journal ramena d’un voyage d’étude aux États-Unis des exemples d’actions efficaces menées outre-Atlantique. Son fils, Jean-François, devenu directeur général, crée alors la première fonction de journaliste spécialement chargé de ces programmes.

«10% du temps»

Pourquoi confier cette mission aux journalistes? Peut-être parce que ceux-ci se sont toujours sentis concernés par la nécessité sociale d’expliquer les médias aux jeunes. Dès  1966 était née à Paris une association de journalistes, l’Apij (presse information jeunesse) qui soutenait activement les initiatives pédagogiques. Deux grands anciens de cette aventure, vivent aujourd’hui en Aquitaine : Jean-Marie Dupont et Yvan Levaï. Le premier régional fut Jean Lozi, des Dernières Nouvelles d’Alsace.

Un ministre ayant octroyé « 10%  du temps pour des activités pédagogiques libres », les tenants de la « presse à l’école » s’engouffrent dans la brèche. Mais il faudra attendre 1976 pour qu’un colloque organisé à Clermont Ferrand amène le président du Groupement des rédacteurs en chef de province à lancer une adresse au ministre de l’Éducation de l’époque, René Haby. « Ouvrez donc les portes des écoles à la presse! » disait-il en substance. Le ministre reprend la balle au bond. Dans une « Lettre à l’inspection générale », le 28 septembre 1976 (Bulletin officiel du 21 octobre), il encourage « les professeurs à s’engager dans une exploitation plus grande des moyens qu’offre la presse, pour répondre au désir des élèves de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ».

Cela allait entraîner un véritable raz-de-marée de demandes des enseignants vers les médias, dans toute la France. Les quotidiens régionaux étaient en première ligne. Jean-François Lemoîne, avec François Archambault de la Nouvelle République de Tours et une douzaine d’éditeurs créa alors l’Association Régions Presse Enseignement Jeunesse (Arpej) le 12 janvier 1977.

Objectif : coordonner sur le plan national la réponse aux demandes des enseignants, mettre en place des stages avec des journalistes, organiser de vastes opérations développant l’esprit critique et la citoyenneté.
Mais il fallait que l’administration, de son côté, aille plus loin. Déjà, René Haby avait publié un mois plus tard un codicille réducteur à sa lettre : d’accord pour faire entrer la presse comme support pédagogique, mais « cela n’implique nullement un abonnement des établissements ». Il faudra attendre 2001 et la Charte des éditeurs de la presse quotidienne, puis 2004 pour sa première application par le Conseil régional d’Aquitaine, pour que des lycées puissent recevoir des abonnements pluralistes dans quatre grandes régions!

« En juillet 1981, lors de nos Journées de formation  à Marseille, rappelle Constant Vautravers, président d’honneur de l’Arpej,  un rapport de l’inspecteur général Vandevoorde servit au ministre Alain Savary à annoncer la création prochaine d’un organisme officiel, le Centre de Liaison entre l’Enseignement et les Moyens d’Information (Clemi) ».

« Former des lecteurs avertis, par-delà les supports »

Le co-auteur du rapport et initiateur du projet, Jacques Gonnet, aujourd’hui professeur émérite  à la Sorbonne, commença par mettre en place des stages d’enseignants. L’Arpej les accompagna dans chaque région. Elle organisa de 1982 à 1985 des colloques avec les associations de professeurs spécialistes.
Le Clemi réussit à structurer l’accès des médias au monde scolaire. Ainsi, tout récemment, « le socle de compétences » scolaires a intégré à tous les niveaux un recours aux médias écrits, parlé ou télévisés.

Le point d’orgue de l’action du Clemi est, depuis 1990, la semaine nationale de la presse et des médias, en mars, activement soutenu par l’ensemble des médias et par l’Arpej.  Celle-ci a signé en octobre 2000 un accord-cadre avec le ministère de l’Éducation Nationale. Elle a également veillé à faire distribuer gratuitement des journaux aux jeunes pour qu’ils découvrent la presse de leur région.
De vastes opérations nationales – « Métiers/Mixité », « Envie d’agir », « Les jeunes écrivent l’Europe »- ont permis de sensibiliser plus d’un million de jeunes depuis 1997.

Un bilan positif, donc, au moment où l’éducation aux médias parvient à un carrefour. De nombreuses questions se posent aujourd’hui aux enseignants comme aux journaux. Du 19 au 21 septembre 2007, les journalistes d’une quinzaine de titres de l’Arpej  ont  « planché »  à  Sud Ouest, sur le thème « Presse, éducation, jeunesse: les nouveaux défis ».  En ouverture de ce stage national, le président de l’association, Jean-Claude Bonnaud, a insisté sur les nouveaux publics jeunes : «À commencer par les “ adulescents ”, ces jeunes qui sont à la fois adultes et adolescents, et qui ont environ 16 à 35 ans.

Comment en faire des lecteurs avertis, par-delà les supports? Car ce qui compte, c’est l’information, sa vérification et une application des valeurs du journalisme. Ensuite, elle peut utiliser tous les supports, presse papier, Internet, radio, télévision, téléphone mobile pour toucher son public ».

Jean-Pierre SPIRLET, Délégué Général de l’Arpej